C’est un boîtier, bien visible dans la vitrine de l’unique laverie intra-muros. Il recèle 26 petites boîtes à clés. Un drôle de calendrier de l’avent ! Ces « smartboxes » ont colonisé la ville close de Saint-Malo (35). Elles permettent d’accéder à l’appartement de son choix, préalablement réservé sur les plateformes numériques Airbnb, Abritel, Expedia et autres Booking. En ce jeudi 16 décembre 2021, ces meublés touristiques sont aisément repérables : de nombreuses façades arborent des enfilades de volets fermés. Deux jours plus tard, les vacanciers, déversés par les trois TGV quotidiens en provenance de Paris-Montparnasse, ont fait claquer tous ces volets.

PHOTO Lionel Le Saux / LE TELEGRAMME. SAINT-MALO (35) : Arrivee de touristes par le TGV de Paris a la gare de Saint-Malo.
Arrivée des touristes, par le TGV de Paris, à la gare de Saint-Malo. (Photo Lionel Le Saux)

Des quotas pour freiner l’hémorragie

Les résidents intra-muros, les « berniques » ou « les gens du Caillou » comme ils se nomment, sont habitués à ces vagues de locataires éphémères, qui dévalent puis refluent. Saint-Malo est, ramené à 100 habitants, la première ville française en nombre de locations touristiques de courte durée. Entre 2018 et 2019, période la plus récente analysée, elle a poursuivi sa progression, avec une croissance estimée à 24 % ! La ville close n’abriterait plus qu’entre 750 et 800 habitants, contre 2 000, il y a quelques années.

En 2017, le collectif « Saint-Malo, j’y vis, j’y reste » tirait la sonnette d’alarme : « C’est drôle de vivre dans une ville qui est en train de mourir alors que ça grouille. » Pour freiner l’hémorragie, la municipalité a instauré des quotas. Une première en France.

« Ils font vivre le local à l’année »

Majoritairement, les résidants applaudissent « cette recherche de juste équilibre », comme le définit Jean-Virgile Crance, premier adjoint au maire LR Gilles Lurton.

« Tout n’est pas noir. Oui, des locataires Airbnb font du bruit, des fêtes… Il y a parfois un manque de civisme total de leur part mais ils font vivre le local à l’année, plus que les propriétaires de résidences secondaires, qui ne sont souvent là qu’un mois maximum », témoigne Éric, commerçant et habitant de la ville close.

Philippe, vieux commerçant et résidant, est lui aussi du même avis. Pourtant, habitant un immeuble avec quatre logements Airbnb, « j’avais des coups de sonnette jusqu’à 4 h du matin. J’ai fini par la débrancher ».

« Tout ce qui est moins mercantile disparaît »

Pour Éric, l’enjeu réside dans l’axe touristique que défendra la ville. « Qu’est-ce qu’on veut ? Un tourisme respectueux de l’histoire, de la culture ? Il suffit de regarder les commerces intra-muros. Beaucoup sont basés sur les souvenirs, les biscuits… Tout ce qui est moins mercantile disparaît. » Véronique Deschamps, cofondatrice du collectif « Saint-Malo, j’y vis, j’y reste », abonde : « C’est une ville d’étonnants voyageurs et le tourisme de masse tend à tout uniformiser. »

« Au niveau commerces, merci Airbnb ! »

Dans la rue de l’Orme, qui abrite les derniers commerces de proximité, Claire Guinemer et son époux Gilles tiennent la seule poissonnerie depuis 25 ans. « Intra-muros, ça a toujours été un quartier avec beaucoup de résidences secondaires, habitées un à deux mois dans l’année. Alors, au niveau commerces, merci Airbnb ! » Ils habitent un immeuble qui abrite un meublé touristique. « De temps en temps, ça peut faire un peu de bruit. Il faut que les copropriétés gèrent mieux. Et puis, on s’était habitué à un intra-muros avec zéro bruit pendant le confinement. Quand c’est revenu, ça en a surpris certains. »

PHOTO Lionel Le Saux / LE TELEGRAMME. SAINT-MALO (35) : rue du centre-ville dans l'intra muros de Saint-Malo.
Dans l’intra-muros de Saint-Malo. (Photo Lionel Le Saux)

« Quand tu es étudiant, OK, mais j’ai une famille ! »

Ghislaine est partagée. « Comme hôtelière, il y a du travail pour tout le monde mais, comme résidente, tous ces volets fermés me font peur. » David, pizzaïolo, est sur la même ligne : « J’ai deux avis : celui du businessman et celui du mec qui cherche un appart’. Je suis content car je travaille bien, mais je ne le suis pas, car je ne peux pas y vivre. J’ai 42 ans, deux enfants. Je ne tombe que sur des locations saisonnières. Quand tu es étudiant, OK, mais j’ai une famille ! » Il a réussi à trouver une maison, à 5 kilomètres de la ville close.

« C’est le business du coin »

« Airbnb, c’est une question de dosage », estime Julien, jeune salarié intra-muros. « Vivre à Saint-Malo, c’est sympa. La ville close, c’est un lieu d’exception, même si c’est un peu vieillissant. Alors c’est agréable de voir arriver les TGV pleins les vendredis. C’est vivant, ça remplit la ville. Airbnb est pour quelque chose là-dedans. » Il est bien moins indulgent vis-à-vis des multipropriétaires, ces « super hébergeurs », comme on les surnomme ici. « Pour eux, c’est le business du coin. Des rues entières de locations Airbnb. Il y en a qui ont des noms à consonances stylées, alors que c’est juste un appart’parmi d’autres ! »

« Je me force à rester jusqu’à la route du Rhum »

Il leur en veut aussi pour la pression qu’ils mettent sur les bars et restaurants, parfois cibles de pétitions quand du bruit s’en échappe. Le bar La Fabrique fut ciblé par une de ces pétitions pour nuisances sonores, cet été. Hugo, l’un des serveurs, estime que « pour les jeunes, il n’y a plus grand-chose » en ville close. Sans compter que, malgré son CDI, il ne trouve pas de logement. « Tous les jeunes doivent habiter Saint-Jouan-des-Guérets, La Fresnais, Dol, Saint-Guinoux, tous les petits bleds autour… » Lui dort chez un pote, sur un canapé, depuis quatre mois. « Je me force à rester jusqu’à la route du Rhum, en novembre 2022. C’est quelque chose à vivre. »

« Il reste le marché, le mardi et le vendredi »

D’autres signaux ne sont pas bons. L’école Sainte-Thérèse, fermée, « va finir en appartements ». Idem pour le lycée La Providence, qui déménage sur le pôle scolaire du quartier de Paramé, en dehors des remparts. La « Pro », c’était 900 gamins qui ne mettront plus les pieds tous les jours dans une ville close. « Il n’y a plus de bureau de poste, plus de boucherie, très peu de commerces de proximité. Il reste le marché, le mardi et le vendredi, mais les étals ne sont pas toujours super fournis », confie Yoann Chaise, restaurateur.

« Ce sera un gros manque à gagner »

Mais le coup de massue, c’est, de l’avis de tous, le départ de l’école de la Marine marchande. « L’Hydro », comme l’appellent les Malouins, quitte son site historique, face à la mer, entre la tour Bidouane et Fort La Reine. Elle rejoint, elle aussi, Paramé. Un hôtel de luxe prendra-t-il sa suite, comme ce fut le cas pour l’hôtel des impôts devenu « Le Grand Bé » ? Une chose est sûre, ses 300 étudiants ne peupleront plus autant les apparts et les bars intra-muros. « C’est 25 % de mon chiffre d’affaires », évalue Fanfan, le patron du Pub Saint-Patrick, le plus proche de l’école. « Ce sera un gros manque à gagner. C’est une mauvaise nouvelle pour les commerçants. Toute l’économie va être touchée. »

PHOTO Lionel Le Saux / LE TELEGRAMME. SAINT-MALO (35) : des personnes se promenent sur les remparts de Saint-Malo, en passant devant de nombreux logements fermes.
Depuis les remparts de Saint-Malo, on aperçoit un grand nombre de volets fermés. (Photo Lionel Le Saux)

« La ville close, je la vois changer, s’endormir »

Tous espèrent, sans trop y croire, que l’instauration des quotas par la municipalité va produire ses effets à long terme. « Nous voyons quelques logements revenir à la vente et à la location à l’année », note le premier adjoint au maire. Mais la gentrification, appuyée par une hausse de 39 % des prix de l’immobilier, a déjà laissé nombre de primo-accédants aux portes des remparts. Niels, jeune pêcheur de 28 ans, est nostalgique : « La ville close, je la vois changer, s’endormir. Les gens du Caillou vendent à des gens qui quittent Paris, où leur deux pièces vaut deux appartements ici… Saint-Malo, c’est une ville de marins, d’équipages en goguette. Et maintenant, on n’est plus du tout là-dedans. »

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Saint-Malo fait rempart à Airbnb – Le Télégramme

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